« Pour les Aikidoka, Iwama est l'équivalent de la Mecque pour les musulmans ou du Vatican pour les catholiques. » Saito Morihiro n'est pas un homme de métaphores vides. Quand il parle du phare d'Iwama, il pense à sa propre vie : 23 ans passés au côté du fondateur, 18 ans après sa mort restés au village, un demi-siècle à préserver et enseigner.

« Iwama est comme un phare, et mon devoir est de garder le feu de ce phare briller de façon éclatante. Tant que la lumière continuera de briller à partir de Iwama, les racines de l'Aikido continueront d'exister. » — Saito Morihiro, 1996

Le Mou-chan d'Iwama

Saito est né à Iwama en 1928. Enfant du village, il intègre le dojo du fondateur à 18 ans, en 1946. Le Japon vient de perdre la guerre, tout est en ruine. À Iwama, il n'y a pas de routes pavées et la boue monte aux chevilles quand il pleut.

Il devient vite connu. Les gens du village le surnomment « le Napoléon d'Iwama » — parce qu'il dort aussi peu que l'empereur. Le jour, il travaille aux chemins de fer. La nuit, il s'entraîne. S'il a besoin de réparer son uniforme, il prend sur son sommeil. « Je me souviens que je dormais une demi-heure par nuit, et que ça me suffisait. »

Son autre surnom, « Mou-chan » (diminutif de Morihiro), fait peur aux bandes rivales du coin. Lors d'un conflit avant un festival, un chef de bande apprend qui il est et tombe à genoux. Saito, loin de profiter de la situation, réconcilie les deux camps et offre le saké en guise de paix.

La vie avec le fondateur

Saito décrit une période de pauvreté et d'intensité. Les uchi deshi — élèves internes — sont nombreux : Gozo Shioda (futur fondateur du Yoshinkan) arrive avec toute sa famille. Koichi Tohei (futur fondateur du Ki Aikido) est aussi là. « Je suis le dernier qui traîne encore autour de Iwama ! » dit-il en riant.

Le fondateur est un homme mystérieux. Le matin, il médite face à la lune jusqu'à l'aube. L'après-midi, il enseigne. Le soir, il prépare le diner. Il ne parle jamais d'« énergie universelle », de « paix mondiale » ou d'« aura ». Pourtant, dans chaque mouvement, son corps illustre ces idées. Saito remarque que sa technique et sa philosophie sont « simples et très terre à terre ». Pas de mysticisme, juste de la réalité.

Le programme technique

Ce qui distingue Saito, c'est sa mémoire. Pendant 23 ans, il a observé chaque démonstration, chaque correction, chaque détail. Il note tout. Après la mort du fondateur en 1969, il reconstitue le programme complet de techniques enseigné à Iwama — des centaines de techniques aux mains nues, au jo et au bokken, classées par niveau, par principe.

« Il est très important de ne pas oublier cette idée. On ne coupe pas la branche sur laquelle on est assis. » — Saito Morihiro, sur la préservation de la tradition

Ce programme complet est aujourd'hui une référence mondiale. Il permet à tout dojo de suivre un enseignement structuré, cohérent, fidèle à la source.

L'humaniste

Derrière le gardien rigoureux, il y a un homme d'une douceur remarquable. Pendant son séjour aux États-Unis en 1996, Gaku Homma observe des détails qui parlent tout bas :

Le soir, Saito lave les lavabos du dojo avant de partir, pour qu'ils soient propres pour le lendemain. Sur le vol retour, il récupère les poubelles de ses compagnons de rangée et les met dans le sac poubelle du siège, pour faciliter le travail du personnel de nettoyage. Il glisse discrètement un cadeau d'argent à son chauffeur. Il se préoccupe que son assistante mange.

« Je fais confiance à mes élèves pour qu'ils transmettent ma volonté et ma philosophie. » — Saito Morihiro

À la fin de son entretien, à 67 ans, il dit simplement : « Ce qui fait que ma vie vaut d'être vécue, c'est de garder le dojo du Fondateur vivant et en bonne santé. À la place de liberté, j'ai ma destinée — et je l'apprécie. »

Source : Interview de Saito Morihiro par Gaku Homma, Denver, 1996. Voir la note de traitement dans le vault.